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Culture

La Caravanne Passe: Je suis très relativiste

Toma Federman, leader des groupes « La caravane passe » et « Soviet Suprem » sur ses racines, sa musique et l’Union soviétique

Mes grands parents et arrière-grand-parents viennent au 3/4 de Pologne et 1/4 de Roumanie. Ils étaient juifs, et ont quitté leurs pays dans les années 20. Ils étaient progressistes et communistes. Et donc, ont cessé toute pratique religieuse. J’ai été éduqué comme un Français avec des repas de famille animés par la musique d’Europe de l’Est et les Choeurs de l’Armée Rouge.

J’ai épousé une Serbe. Je parle français, serbe, anglais et espagnol. Je baragouine et comprends quelques mots en yiddish, et dans les langues slaves qui ressemblent au serbe.

J’ai grandi sous Mitterrand. C’était l’époque de «la France, terre d’accueil», «touche pas à mon pote», etc… Dans ma classe dans une cité du 20eme arrondissement, nous étions 25% de blancs. Il y avait des gens originaires de partout. Et nous étions tous Français. Personne ne considérait personne pour un étranger. Paris était, et est encore une ville cosmopolite avec des vrais quartiers ouverts.

Au début des années 90, j’ai commencé la musique en faisant des groupes de punk. J’ai toujours composé et écrit le répertoire. Dans mes compositions, il y avait toujours une petite influence inconsciente des musiques d’Europe de l’Est que j’entendais chez mes grands parents. Pour continuer à me défouler, j’ai monté «La Caravane passe» en parallèle. A l’origine, ça devait être un groupe acoustique où on jouait des thèmes traditionnels d’Europe de l’Est – balkaniques, tziganes, klezmer. Au départ, il y avait une saxophoniste, mon frère à la contrebasse, et un copain d’enfance aux percussions (Guillermo Grassi, qui a par la suite réalisé nos clips), et Olivier Llugs Llugany au trombone (un copain de copain). Le groupe a un peu changé pendant les 3 premières années pour se souder définitivement en 2004 avec Cyril Zinzin Moret au saxophone, Ben Body à la basse, et Pat Gigon à la batterie. Chacun a un parcours différent, mais nous sommes tous réunis par le fait de pouvoir écouter et apprécier tout style de musique, dans la mesure où c’est de qualité.

Du coup, j’avais choisi ce nom car La Caravane Passe évoque le voyage, de manière assez originale. C’est la 2eme partie d’un proverbe oriental célèbre : «les chiens aboient et la caravane passe». Ca veut dire que malgré les grognements des sédentaires, malgré le cours du monde et les heurts de l’actualité, les nomades continuent de se promener.

On a commencé à la fin de l’année 2000. On jouait en acoustique dans les bars et dans les foyers Emmaüs. C’était notre première job. Ce sont des foyers pour SDF. On avait des contrats pour animer un foyer tous les 15 jours. C’était une expérience humaine et musicale très enrichissante. Puis, des petits cafés, on est passé à des cafés concerts, puis à des clubs. A l’époque, il n’y avait pas grand monde qui jouait cette musique-là à Paris. Il y avait juste deux groupes – Bratsch et Les Yeux Noirs. Et Taraf de Haidouk commençait à jouer en France. Mais les concerts de ces 3 groupes étaient dans des salles assises. Il y avait un côté «exposition coloniale». Et ça me rendait fou de voir cette musique-là jouée pour un public assis, alors que c’est un répertoire de fêtes, de baptêmes, de mariages, d’enterrements. Donc, avec La Caravane, on marquait notre différence car on jouait la musique dans son esprit, pour les gens qui veulent faire la fête. C’est pour ça que ça a marché au départ. Du coup, après 3 ans de la Caravane passe dans cette formule, j’ai décidé d’arrêter mon autre groupe de chansons, et de me consacrer à La Caravane. J’ai progressivement changé le répertoire en y introduisant mes compositions. Et en prenant le micro pour chanter.

Mes influences, ce sont les musiques traditionnelles d’ex-Yougoslavie, de Russie, d’Espagne, de Roumanie, de Bulgarie, etc. Ce sont des musiques que je connais depuis toujours, que j’écoute toujours. Et je passe ma vie et mes voyages à en découvrir d’autres. Mais il est vrai que le film Underground, de Kusturica, m’a donné envie de mettre le nez dans les fanfares. Je n’aime pas trop Goran Bregovic. C‘est un excellent arrangeur et producteur. Et il a fait des super titres. Mais il a volé le répertoire traditionnel, et tsigane, et prétend les avoir composés. C’est trash et je n’adhère pas à ça.

Les 2 premiers albums parlent de village Plèchti : «Go To Plèchti!» et «Velkom Plèchti!», le village mythique de La Caravane passe. Un village nomade, qui se déplace. Un village ouvert et cosmopolite, où les femmes sont les plus belles du monde, car les plus métissées. On y célébrait un «Vrai-faux mariage», qui était une formule de nos spectacles. Une sorte d’opéra gypsy punk, où je mariais en public ma Cousine «Mona» au cousin de Llugs : «Sasha». Nous étions 20 sur scène (mariés, comédiens, magicien, trapéziste, danseurs), pour faire vivre au public le sentiment d’être des invités à la fête de mariage de Sasha et de Mona, selon les traditions de Plèchti.

J’écris souvent une chanson en pensant «tiens, ce serait bien que Machin vienne jouer sur ce titre». Je le contacte, et on me dit quasiment toujours oui. Les gens aiment notre univers, notre musicalité, l’authenticité de nos références musicales, et l’originalité de nos compositions.Nous avons toujours invité des musiciens – des très célèbres comme Marko Markovic, Stochelo Rosenberg, et des moins célèbres (Erika Serre, Jasko Ramic…). C’est ce qui a parlé à Sanseverino, et à Rachid Taha. Ils nous ont tous les deux beaucoup aidés en acceptant de venir. Rachid est devenu un très bon ami. Et je travaille avec lui sur des musiques pour ses albums.

Quand on a monté le groupe, Soviet Suprem, comme je faisais toutes les musiques, on a cherché à se démarquer de La Caravane Passe. «La Caravane» utilise la Tziganie et le nomadisme comme fil conducteur de son répertoire. Avec R.Wan, on s’est dit qu’un autre point commun entre toutes ces musiques qui m’influencent, c’est que ce sont des musiques d’anciennes républiques soviétiques. De là, nous est venu l’idée du nom, et tout l’univers qui va avec. R.wan est le fils d’un journaliste politique Pierre Luc Seguillon. Il a grandi dans les problématiques politiques. D’où son goût pour l’URSS.

Je suis très relativiste. Je déteste la propagande anti-URSS, ou anti-Poutine (qui est une nouvelle forme de la première). L’histoire et la politique internationale ne s’écrivent pas de façon impartiale. J’essaie d’avoir du recul sur ce que j’entends et ce que je lis.

Je pense que le communisme est un bon concept. On sais tous que réaliser ce concept a été très complexe, et s’est conclu par un échec. Mais il n’y a pas de système politique ultime selon moi. Ce qui compte, c’est que le peuple et l’Etat arrivent à un équilibre social, par rapport à son Histoire propre.

Ma femme dit que je suis un stakhanoviste de la musique. Je tourne avec les 2 groupes. Et la semaine, je fais du travail en studio (pour mes albums futurs, pour d’autres artistes avec qui je collabore, pour des pièces de théâtre, ou même des musiques pour la télé parfois). C’est comme ça. On n’a qu’une vie. J’essaie de tout faire, tant que je peux. On a beaucoup tourné dans les pays de l’Est (Serbie, Macédoine, Russie, Hongrie, Slovaquie, etc.). Mais depuis quelques années, on développe beaucoup l’Asie (Japon, Corée, Thailande, Indonésie) Le groupe est voué à l’export et au voyage. Ca fait partie du concept. Et ça le sera toujours.

Publié dans le magazine « 5ème République » №15 – abonnez-vous au magazine

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