Paris de Serge Gainsbourg: Petit guide des adresses insolites

En 2018 Serge Gainsbourg aurait eu 90 ans. Malgré le fait qu’il n’avait pas une goutte de sang français, Gainsbourg est un vrai Français, disons même plus – un vrai parisien. La vie de ce chanteur emblématique a été étudiée à fond, triée et classée, mais aujourd’hui encore l’armée de ses fans viennent au 5bis rue de Verneuil, près de la maison bourgeoise de Saint-Germain-des-Prés, pour signer la lettre d’amour à «l’homme à tête de chou» (c’est le troisième album de Gainsbourg, que les critiques considèrent presque comme le sommet de son travail – ndlr.). L’héritière du maestro, Charlotte Gainsbourg, qui préfère ne pas vivre ici – les fans de son père la font sortir de ses gonds – appelle régulièrement la mairie de Paris pour qu’on stoppe cette honte et lave enfin les murs des graffitis. Mais il semble que le maire envisage sérieusement de faire de cet endroit une propriété culturelle de Paris avec tous les dessins et toutes les inscriptions. Commençons tout de même depuis le début et traçons le «chemin» de Gainsbourg à Paris, de sa naissance à sa mort

Le petit Lucien (son vrai prénom) est né le 2 avril 1928 à la maternité de l’Hôtel-Dieu, sur l’île de la Cité. Quelques minutes avant il y a eu la naissance de sa sœur jumelle Liliana. Rien ou presque rien n’est connu à propos d’elle, ni à propos de sa sœur aînée Jacqueline, sauf le fait qu’elles sont toujours vivantes, et en 2016 ont participé à l’ouverture de la plaque commémorative en l’honneur de leur célèbre frère. Au cours de ces années, la famille du pianiste Joseph et de la chanteuse Olga Ginsburg avec trois enfants vivait dans le 20ème arrondissement, au 35 rue de Chine. Un immeuble ordinaire de quatre étages se dresse encore dans cette rue calme, tout aussi ordinaire, et rien ne nous rappelle qu’ici un chanteur, un compositeur extraordinaire et grand séducteur de femmes a passé son enfance, et qu’il y a appris à faire ses premiers sons…

Devenue un peu plus aisée, la famille déménagea au 11bis rue Chaptal (9ème arrondissement). Ils y vécurent jusqu’en 1947, et c’est sur cette maison que la plaque commémorative susmentionnée est apparue. Il faut dire, l’emplacement fut bien choisi: juste en face de l’école primaire et secondaire pour les filles, où sont allées Jacqueline et Lily.

Quant au petit Lulu, il devait aller à l’école pour garçons dans la rue voisine – 9 rue Blanche (d’ailleurs, ici, des années plus tard, Jacques Dutronc a reçu son éducation). Et, malgré le fait que plus tard Lucien devint un provocateur invétéré et une réelle «épine au pied», il étudiait parfaitement, et même arborait fièrement une «croix d’honneur» sur sa veste d’uniforme.

Le croisant une fois dans la rue, la chanteuse Fréhel, a déclaré: « Vous êtes un petit garçon gentil et bien éduqué, suivez-moi, je vais vous emmener au bistro. » Fréhel, souffrant d’alcoolisme chronique, ce jour-là souffrant aussi de la gueule de bois, sortait du Théâtre de Paris voisin de l’école en peignoir, tenant sous chaque bras un pékinois. Supposons même qu’elle ait offert au jeune Lucien un diabolo à la grenadine et une tartelette aux fraises au Bistro Des Deux Théâtres, ce qui a changé la vie du garçon. Il a fermement décidé de devenir chanteur. Mais la guerre a commencé …

Durant l’occupation, la famille Ginsburg a préféré quitter Paris, sous le nom de Guimbard, s’installant un moment dans un petit village, aux alentours de Limoges. À son retour dans la Ville Lumière, Lucien, 16 ans, se rend au Lycée Condorcet (8 rue du Havre, 9e arrondissement). Mais il n’y reste pas longtemps et entre à l’Académie de Peinture de Montmartre, 104 boulevard de Clichy, dans le 18ème arrondissement (il envisage sérieusement de devenir peintre), et à l’Ecole normale de musique de Paris, 114 bis boulevard Malesherbes au 17ème. A l’Académie, Lucien rencontra sa première femme, Elizaveta Levitsky, issue elle aussi d’une famille d’immigrés russes: « Je la comprenais, et elle me comprenait, plus que tous les Français autour de nous. »

La famille de Lulu à cette époque avait déjà déménagé dans le 16ème bourgeois, au 55 avenue Bugeaud. Mais le cœur de Lucien n’aspirait pas à l’ennui, mais à l’aventure. Sa première apparition sur scène eut lieu en 1954 au cabaret de Mme Arthur (75bis Rue des Martyrs, 18ème arrondissement) . Sans que ce soit volontaire, Lucien dut remplacer son père souffrant. Tremblant et transpirant, le jeune homme avait terriblement peur de faire des fautes, mais le public était plus intéressé par le spectacle du travesti que par l’accompagnement musical. Cependant, Lucien a pris pour lui les applaudissements à la fin de la représentation. Et il a aimé cela.

Quelques mois plus tard, il signe un contrat et devient le chef de l’orchestre local. Une chose embarrassait Lucien – les patrons lui refusaient catégoriquement l’interprétation de ses compositions. Probablement parce que les chansons n’étaient pas terribles, mais Lucien en a déduit que le problème était dans ses origines. Il a même changé l’orthographe de son nom de famille en un nom «plus français», prenant tout de même par contestation le prénom Serge (Sergueï) en l’honneur de Sergueï Prokofiev. Mais cela ne l’a pas aidé non plus.

Le jeune homme aux grandes ambitions ne pouvait admettre une telle injustice, il déménage donc au Club Milord l’Arsouille (5 rue de Beaujolais dans le 1er arrondissement – maintenant fermé), où il accompagnait les chanteurs à la guitare, et la performance se terminait par les chansons de son propre répertoire. Le public l’aimait, mais ça n’apportait pas beaucoup d’argent. Parfois, les concerts aux Trois Baudets (64 boulevard de Clichy, 18e arrondissement) lui sauvaient bien la mise. Cette salle de restaurant-concert existe toujours, mais les grands ne s’y produisent plus.

Un jour il a réussi à offrir sa chanson à Juliette Greco, et la star a invité Serge chez elle au 33 rue de Verneuil. Par quoi fut guidée Juliette – ce n’est pas clair. Il est probable que tout simplement séparée d’un des ses fans, elle cherchait du réconfort dans les bras d’un autre. Une soirée de folie – la star de la scène et le musicien débutant chantaient des chansons, buvaient du champagne et dansaient sur la musique de jazz – fit une telle impression sur Serge qu’il ne pouvait fermer les yeux, et le matin apporta à Juliette la chanson «La Javanaise». Superbe chanson que Greco a favorablement reçue et incluse dans son album de 1963.

La belle brune n’a non seulement fait de Gainsbourg son amant, mais a également donné une accélération significative à l’envolée de sa carrière. C’est pourquoi il lui est resté reconnaissant jusqu’à la fin de ses jours. La vie de Serge a migré maintenant vers Saint-Germain. Il passait des heures au Bistrot de Paris (33 rue de Lille, 7ème arrondissement) dans la rue parallèle à la rue Verneuil, toujours à la table numéro 46, face au bar, dos à l’entrée. Il a conservé cette habitude pendant de nombreuses années – ici, il a rencontré beaucoup de ses collègues, plutôt par inertie que par appel du cœur, et a choqué les serveurs, leur laissant 500 francs de pourboire (75 euros). Et peut-être, pour cela, des années plus tard, il achètera une maison à quelques centaines de mètres de la maison de Juliette.

Mais à cette époque, il habite encore un studio d’un hôtel de luxe, qui n’a même pas de nom. Juste L’Hôtel au 13 rue des Beaux-Arts dans le 6ème arrondissement. Il a assez d’argent. Après tout, il écrit la plus part de ses chansons pas pour lui-même, mais pour de «grandes» et «petites» stars, filles de riches papas, comme France Gall et Françoise Hardy.

Plus précisément, c’est lui qui en fait des stars, devenant par inadvertance législateur et fondateur d’un genre très spécifique, le yé-yé. Nous ne savons pas comment il a pu attirer la belle Brigitte Bardot, mais c’est à cet hôtel qu’elle est venue un jour, ayant étourdi l’ensemble du personnel, et y est restée quelques semaines. Pendant ce temps, Gainsbourg, sans quitter sa chambre, parvient à composer un album entier dédié à la blonde époustouflante – Histoire de Melody Nelson. Et, bien sûr, leur inoubliable «Je t’aime … moi non plus» et «Bonnie et Clyde». Et si les dernières chansons ont été enregistrées avec BB («Bonnie» a été publié en 1968, «Je t’aime …» était si provocatrice qu’à l’époque le mari de Brigitte a interdit sa publication), l’album fut publié seulement trois ans plus tard avec des textes légèrement modifiés. Ainsi la blonde Melody s’est transformée en rousse, afin de ne pas perturber le public par des références au roman torride entre Bardot et Gainsbourg. Certes, le «public» a tout deviné. Melodie, la petite musicienne, tout comme son prototype bien réel, Brigitte, conduisait une Rolls Royce Silver Ghost vintage et n’allait nulle part sans ses deux chiens.

La chanson «Initials BB» met le point définitif à la relation avec Bardot qui vient de quitter Serge, et il entame aussitôt une liaison avec l’Anglaise Jane Birkin. Ils ont passé leur première nuit à l’hôtel Esmeralda au 4 rue Saint-Julien-le-Pauvre dans le 5ème arrondissement. Puis une nuit de plus, et puis une autre… Si vous arrivez à amadouer le concierge, il (ou elle) en toute confiance vous dira dans quelle chambre débuta cet amour vertigineux.

Un an plus tard, Gainsbourg achète sa maison au 5bis rue de Verneuil, d’où il prenait régulièrement les jambes à son cou, fuyant Birkin enceinte pour «ester seul avec soi» au club Castel (15 rue Princesse, 16ème), où il buvait et jouait du piano pour rien, juste pour son propre divertissement, et non pour celui du public. Au fait, aujourd’hui Frederic Begbeder aime venir ici avec sa bande.

Après sa séparation avec Birkin, Gainsbourg, selon sa vieille habitude, a commencé presque immédiatement une relation avec la très jeune Bambou. Et, selon la même vieille habitude, il en a fait une chanteuse, comme de toutes ses anciennes bien-aimées.

La rencontre épique a eu lieu dans la salle de concert Élysée Montmartre (72 boulevard de Rochechouart dans le 18ème), et quelques mois plus tard, l’exotique Bambu a emménagé dans la maison de Saint-Germain-des-Près. C’est ici, 10 ans plus tard, le 2 mars 1991, Bambou retrouva le corps de Serge sans vie. Son cœur n’a pas supporté sa cinquième crise cardiaque.

Il est enterré dans une modeste sépulture avec ses parents au cimetière Montparnasse, où les fans portent encore des tickets de métro, des cigarettes, des cailloux, des notes, des fleurs et même des choux.

Le jour de son enterrement, le 7 mars 1991, ce lieu de repos et de chagrin a vécu une véritable agitation – Paris n’avait jamais encore vu autant d’étoiles par mètre carré! En plus des épouses et des enfants, pour honorer la mémoire du grand artiste sont venus non seulement les stars du show-business comme Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Françoise Hardy, Eddy Mitchell et Johnny Halliday, mais aussi le Président François Mitterrand qui dans son discours d’adieu, aurait qualifié le petit juif russe Serge Gainsbourg de «moderne Baudelaire et Apollinaire» …

Publié dans « 5ème République » №16 – abonnez-vous au magazine


 
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