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Paris

Paris-sur-Nil

L’engouement pour l’Égypte et les sciences occultes apparut en France avec la naissance de la franc-maçonnerie, grâce à Joseph Balsamo, plus connu comme Comte de Cagliostro, aventurier et affairiste, qui apporta à ses confrères français la charte de l’Ordre du Rite ancien et primitif de Memphis et Misraïm, contenant peut-être certains mystères du système de l’univers, qui étaient uniquement du ressort des Égyptiens antiques.

Les théoriciens de la conspiration pensent que la célèbre campagne égyptienne de Bonaparte ne fut pas entreprise par hasard, et absolument pas dans le but de conquérir ce pays du proche orient dont les Français n’avaient nul besoin. Bonaparte avait des projets de grande envergure pour l’Europe, et l’Egypte n’a pas été visée à cause des terres nouvelles, mais exclusivement à cause des connaissances nouvelles. Ce n’est pas pour rien qu’il a entraîné dans la vallée du Nil 170 scientifiques, et ce n’est pas pour rien non plus qu’il a emmené en France un nombre incalculable d’artefacts, qui jusque là cuisaient bêtement sous le soleil du désert égyptien.

Il existe une légende selon laquelle c’est l’armée de Napoléon qui aurait cassé le nez du Sphinx de la pyramide de Cheops, dans la tourmente de la bataille contre les troupes de Mourad Bey. Ne le croyez pas ! Les scientifiques ont prouvé que le Sphinx a perdu cette partie du visage beaucoup plus tôt, au XIIe siècle environ, et Bonaparte n’y est pour rien. En revanche c’est bien connu que c’est lui qui a fondé l’Institut d’Egypte antique. Le premier en Europe entre autres.

Le célèbre Obélisque de Louxor sur la Place de la Concorde est arrivé à Paris, à propos, nullement grâce à Bonaparte, comme beaucoup le pensent, mais bien plus tard. En 1832, le vice-roi d’Egypte Mohammed Ali (à ne pas confondre avec le boxeur Cassius Clay) a offert au roi Louis-Philippe deux obélisques qui embellissaient l’entrée du temple de Louxor. On dit qu’il n’était pas tant motivé par la volonté de consolider les relations amicales avec la France, que par celle de pousser son gouvernement à la construction du canal de Suez, promise depuis longtemps. L’acheminement à Paris d’un seul obélisque a demandé tellement de temps et d’efforts, qu’on a attendu la livraison de la deuxième pendant presque 150 ans, jusqu’à ce que François Mitterrand dise : « Merci, gardez-le ». Ainsi l’un des deux est resté en Egypte lointaine – si ce n’est pas ici, ce serait là.

Foire de Caire (2 place de Caire, 75002)

Le bâtiment probablement le plus ancien, entièrement réalisé en style égyptien – se trouve au 2, Place du Caire dans le 2ème arrondissement de Paris, près du métro Sentier. Il a été construit en 1798, précisément lorsque la campagne de Bonaparte battait son plein. Sur la façade il y a trois représentations de la déesse Hathor, l’épouse du dieu Horus. La déesse de l’amour, de la beauté, de la maternité y est représentée avec d’étranges oreilles – elle fut vénérée en Egypte, comme une «vache céleste», qui donna la vie au Soleil et la Voie Lactée. En réalité, à l’époque de la construction, la déesse apparemment devait faire la garde et protéger les habitants de cette auberge, qui se trouvait à deux pas de la célèbre «Cour des Miracles», lieu où se rassemblaient les misérables, les fripons et autres éléments criminels de la Ville des Lumières, que Victor Hugo a tant aimé dépeindre.

Hôtel Beauharnais (78 Rue de Lille, 75007)

L’amour pour l’Egypte n’a pas laissé indifférent non plus le beau-fils de Bonaparte, fils de Joséphine, Eugène de Beauharnais. Nommé par le beau-père en tant que vice-roi d’Italie, il a beaucoup accompli à ce poste et a été grandement adulé par son peuple. Il s’est procuré le bâtiment, en devenant le commandant en chef du corps d’armée italienne. À vrai dire, Eugène a tout simplement racheté cette maison ayant appartenu au marquis de Torcy, neveu du célèbre Colbert, pour la somme de 195 000 francs, à cette époque considérée extravagante, surtout de la part d’un jeune homme de 22 ans. Un an auparavant, Eugène avait été proclamé Grand Maître de la loge maçonnique italienne «La Loge de l’Est». Pour cette raison il n’y a rien d’étonnant au fait que les motifs égyptiens se trouvaient sur la façade de l’hôtel Beauharnais, qui aujourd’hui, ironie du sort, appartient à l’ambassadeur d’Allemagne.

Fontaine de Palmier (Place du Châtelet, 75001)

La Fontaine du Palmier est apparue à Paris à l’initiative directe de Napoléon Bonaparte. En 1808, il ordonna à son ministre de l’Intérieur Emmanuel Crétet d’installer sur la Place du Chatelet un édifice majestueux en honneur de ses nombreuses victoires. De surcroit la fontaine devait jouer non seulement un rôle d’embellissement, mais aussi celui plus utilitaire – d’apporter aux parisiens de l’eau potable gratuite. Cette tâche fut accomplie par l’ingénieur François-Jean Bralle, qui a tenté de réunir tous les succès du «petit caporal» – commençant par les sphinx «conquis», terminant par les statues-allégories représentant Vigilance, Justice, Force et Prudence, blotties contre la stèle, en haut de laquelle la Victoire dorée a élevé vers les cieux les couronnes de laurier. La Victoire d’origine, du sculpteur Louis-Simon Boizot, fut déplacée en 1898 au Musée Carnavalet, et ce que vous voyez aujourd’hui – est une reproduction âgée de 120 ans.

Fontaine du Fellah (42 Rue de Sèvres, 75007)

a Fontaine Du Fellah, ou la Fontaine du laboureur égyptien, fut aussi un projet de François-Jean Bralle, avec la coopération du sculpteur Pierre-Nicolas Beauvalet, également en 1806. Physiquement le jeune homme ne ressemblait point à un laboureur, pour cette raison les critiques d’art sont plus que persuadés, qu’en réalité ce «fellah» serait un jeune homme qui avait réellement existé, Antinoüs, le favori et confident de l’empereur Hadrien. D’ailleurs chez les Egyptiens, tout comme chez Bralle, il existe une justification – selon certaines sources, en Égypte ce jeune homme d’une orientation non-traditionnelle fut identifié à Osiris.
Auparavant «fellah-Antinoüs», se trouvant juste devant la sortie de la station du Métro Vaneau, elle aussi décorée dans le style égyptien, fut une vraie fontaine. Mais en 2006, les passagers qui attendaient le train se sont plaints que l’eau leur coulait sur la tête, et l’eau fut coupée, avec une promesse de remédier à la situation en 2012. Cependant il n’y a rien de plus permanent que le provisoire – la fontaine depuis est devenue une statue, dont les pots ne déversent rien.

La pyramide Monceau (35 Bvd. de Courcelles, 75008)

Par ailleurs la mystérieuse pyramide du parc Monceau est apparue quelque peu avant les campagnes égyptiennes de Bonaparte. Non sans fondement. En 1769, Philippe d’Orléans, cousin-germain du roi et Grand Maître de la «Loge Grand Orient», racheta une parcelle de terrain proche de Paris. Il avait une bonne intention – en faire un lieu agréable pour les réunions des franc-maçons. Pour cette raison selon le projet de Louis Caroggi, connu aussi sous le nom de Carmontel, sur les 20 hectares de terrain furent construits une pyramide égyptienne, un temple en marbre (dont il ne reste que les colonnes), un pavillon octogonal, un moulin à vent, et pour ne pas faire de jaloux un minaret. Ce lieu a été vite surnommé «La Folie de Chartres». Pourquoi ? Tout simplement parce que Philippe portait le titre de comte de Chartres.
Dans le pavillon aux huit angles sacraux se déroulaient les rencontres des «maîtres» et les initiations des néophytes. Philippe décida de faire de la pyramide son tombeau, espérant ensuite renaître pour l’éternité. Malheureusement, la Révolution a fortement contrecarré ses plans, et le pauvre fut guillotiné, avant qu’il puisse parvenir entre les bras de la déesse Isida. Deux de ses statues jusqu’à nos jours encore montent la garde à l’entrée de la pyramide, alors qu’il ne restait pas grand’ chose des autres constructions.
Au tout début du tumulte, le parc a été nationalisé, et en 1860, le Préfet de Paris Eugène Haussman en a fortement réduit la taille, en laissant seulement 8,4 hectares, et sur le reste du périmètre construisant ses célèbres immeubles.

Louxor – Palais Du Cinéma (170 Bvd. de Magenta, 75010)

L’engouement pour l’Égypte renaît seulement au début du XXe siècle. Sur la rive gauche a été construit un célèbre bordel «Le Sphinx» (il n’en reste malheureusement même pas de souvenirs) et la salle de cinéma «Louxor» dans le 10ème arrondissement, qui aurait pu subir le même sort. En son temps, l’entrepreneur Henry Silberberg, propriétaire de la Galerie Sacrée Cœur Nouveautés, a compris qu’il n’arriverait probablement pas à concurrencer les Grands Magasins sur les Boulevards, alors que l’industrie du cinématographe avait un succès fou, et que transformer l’un en l’autre ne demanderait pas un grand effort. La salle de 1950 places devait alors devenir la plus grande de Paris. Mais quelques semaines après son ouverture, Silberberg découvrit qu’il était en banqueroute totale et décéda peu après. Il fut alors décidé de détruire la salle de cinéma, et elle l’aurait été si cet unique monument du style néo-égyptien n’avait pas été racheté de toute urgence par «L’Association du cinéma».
Dans les années 80, avec l’apparition des grandes salles et leur équipements modernes, «Louxor» a été transformé en boite de nuit, et en 1988 fermé définitivement. Au début des années 2000, le bâtiment était fortement dégradé, compte tenu de sa situation géographique – au croisement des boulevards de la Chapelle et Magenta – il est devenu un lieu de fêtes des éléments criminels et des adolescents-vandales. Lorsque la mairie s’en est rendu compte, il ne restait que peu de choses de ce bâtiment historique. Cependant en 2010, des travaux de restauration ont été entrepris, et en 2013 la salle de cinéma a de nouveau réouvert ses portes pour recevoir chaque année environ 180 000 spectateurs.

Certains préfèrent penser que tout a commencé bien avant. L’intérêt pour l’Égypte serait déjà né à l’École des beaux arts de Fontainebleau, au milieu du XVIe siècle. Ce n’est pas pour rien qu’à Paris où que l’on regarde, partout on trouve des sphinx plus ou moins égyptiens. Les sphinx pensifs embellissent l’entrée du château de Bagatelle, d’autres se pavanent sur la balustrade de l’hôtel de Salé au 5, rue de Thorigny, 4ème arrondissement, où aujourd’hui se trouve le musée Picasso. Deux autres montent la garde de l’hôtel Fieubet au 4, quai des Célestins, 4ème arrondissement, qui appartenait jadis à Gaspard de Fieubet, conseiller de la reine Marie-Thérèse, l’épouse du grand Roi-soleil, Louis XIV. On peut même en découvrir au parc des Tuileries, contemplant indifféremment les masses de touristes, de la statue de marbre allégorie du Nil, signée de Lorenzo Ottone.

Publié dans « 5ème République » №13 – abonnez-vous au magazine

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