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Paris

Cimetière des chiens: un lieu de la douce mémoire

Le cimetière est un lieu de chagrin. Mais les cimetières parisiens sont des phénomènes particuliers, contrairement à ceux d’ailleurs dans le monde. Ici, ils sont plutôt des musées, et ils ne devraient pas être considérés autrement – il faut y venir, admirer, s’exclamer, lire des histoires, en secouant la tête avec étonnement. Que ce soit le Père Lachaise, ceux de Montparnasse, de Montmartre ou encore le « Cimetière canin » à Asnières, une banlieue parisienne.

Acteurs, chanteurs, poètes, écrivains … ce cimetière ne manque pas de célébrités. Prenons l’exemple de Rintintin, le chien acteur le plus célèbre, une vraie star d’Hollywood, à qui l’on a décerné une étoile sur le Wall of Fame américain. Incroyablement intelligent, le petit chiot berger allemand a été adopté et expatrié de sa Lorraine natale par le caporal américain Li Dunkan pendant la Première Guerre mondiale, et déjà en 1921, Rintintin est devenu une célébrité, en sauvant par la même occasion la société Warner Bros de la faillite. 9 ans plus tard il est décédé, et son maître décida de l’enterrer en sa France natale. Rintintin est peut-être le plus célèbre, mais il n’est pas le premier…

Le cimetière canin a officiellement ouvert ses portes à Paris à la fin de l’été 1899 et est devenu le premier lieu de repos au monde des animaux (bien que les Américains réclament être les premiers). Ici, ont trouvé leur dernier lieu de repos bien évidemment non seulement des chiens, mais aussi des chats, des perroquets, des vaches, des moutons (dont l’un s’appelle ni plus ni moins que Faust), d’ innombrables hamsters et des poissons, des porcs, le singe Kiki, une gazelle, le poulet nommé Cocotte et même le cheval Gribouille, appartenant à Marguerite Durand.

C’est justement à l’initiative de Marguerite Durand et Georges Armois, fondateurs de la « Société Française Anonyme du Cimetière pour chiens », qu’a été ouverte la « Nécropole canine ». Les fondateurs du cimetière ont eu des motifs personnels et sociaux.

Le fait est qu’à la fin du XIXe siècle à Paris la question de l’évacuation de toutes sortes de déchets se posait de manière très aiguë. Les vieilles choses étaient simplement jetées dans les rues pendant la journée et la nuit étaient triées par les chiffonniers, pour la remise en vente. En 1880, à Paris, chaque année 75 tonnes de déchets divers étaient transportés, et bientôt arriva un moment où les chiffonniers cessèrent de faire face à ce flux d’affaires. Progressivement, ils finirent par être expropriés au delà des limites de la ville, et pour leurs besoins furent crées les marchés aux puces.

Mais la question des animaux morts, et ils étaient nombreux à Paris, ne trouvait aucune solution. Si le Parisien était suffisamment aisé pour vivre dans une maison avec un jardin intérieur, ses animaux y trouvaient la paix, sinon – ils étaient tout simplement jetés dans les poubelles, ou envoyés à leur dernier voyage sur la Seine, ce qui, bien sûr, ne favorisait pas l’hygiène urbaine. Cependant, l’on doit admettre que, à cette époque-là, presque tout était jeté dans la Seine.

L’idée de créer un cimetière spécial pour les animaux était alors très actuelle, et la mairie de Paris a soutenu cette initiative.

Le lieu pour le cimetière fut choisi en dehors de Paris sur l’île des Dévastateurs. Selon la légende, les gangs urbains de l’époque « les Apaches » y réglaient leurs comptes. Selon une autre version, il y avait un véritable repaire de bandits. La troisième version dit que sur l’île vivait un brocanteur. Cet endroit étrange fut choisi pour le Cimetière canin.

La conception et la construction furent confiés au célèbre architecte parisien Eugène Petit. Et en juin 1899, eut lieu le premier enterrement.
Dans les années 80 du XXe siècle, le cimetière a failli être fermé, mais les habitants d’Asnières sous l’égide du maire de la ville non seulement ont défendu le cimetière, mais ont obtenu qu’il soit reconnu comme un monument d’architecture. Dès lors, il est officiellement visité comme un véritable musée, et pas seulement par les anciens maîtres endeuillés. Dans cette vallée du chagrin il y a de quoi regarder: les chats favoris de Camille Saint-Saens, de Sacha Guitry et le célèbre chat Missouf d’Alexandre Dumas, qui apparaît dans plus d’un de ses livres. Et le dernier héros littéraire à ce jour à qui a été décerné une pierre tombale, est Clément, le Welsh Corgi de l’écrivain Michel Houellebecq.

Mais ce ne sont pas ces derniers qui ont mérité les monuments les plus remarquables. Il s’agit, disons-le, du Saint-Bernard Barry (oui, lui-même qui a tourné dans plusieurs films où un énorme chien bon enfant traîne sur son cou un tonnelet de cognac). L’inscription sur la pierre se lit comme suit: « Il sauva la vie de 40 personnes, Il fut tué par la 41ème ». Selon la légende, la nouvelle de la disparition d’un soldat suisse dans les montagnes était parvenue au monastère de Saint-Bernard. Barry chercha pendant deux jours, réussit à sentir l’homme et commença à creuser sous la neige. Mais le soldat sortant de son évanouissement, fut effrayé, prit Barry pour un loup, et l’aurait poignardé avec sa baïonnette. Mais en fait, c’est juste une rumeur! Saint Bernard Barry est mort de vieillesse dans le même monastère. Il n’a pas été enterré au cimetière canin – il y a juste un monument – mais le corps de Barry a été empaillé, et il se trouve ainsi au Musée d’histoire naturelle de Berne.

La deuxième pierre tombale, en dessous de laquelle il n’y a rien non plus, appartient à Moustache, le chiens de race barbet, qui sauva à plusieurs reprises le 40ème régiment d’infanterie de Napoléon qui combattaient héroïquement à la bataille de Marengo, où il perdit son oreille dans un combat avec un dogue autrichien, ainsi qu’à Austerlitz, où il réussit à sauver le drapeau du régiment, mais perdit une patte. Ayant mérité une médaille remise personnellement des mains du général Lannes, le chien à trois pattes perdit la vie lors de la bataille de Badajos. Et son souvenir est encore vivant.

Mais sous le monument de la chienne Mémère qui a sauvé de nombreuses vies de soldats français pendant la Première Guerre mondiale, Mémère se repose réellement. Après la guerre, elle a été remise à sa maîtresse, avec qui elle a vécu dans le bonheur pendant 10 ans, et quand son âme a quitté son petit corps poilu, les vétérans ont fait une collecte pour un véritable monument.

Le quatrième monument, cependant, beaucoup plus modeste que les précédents, fut installé pour le 40 000ème locataire – un chien errant sans nom, heurté par une voiture juste aux portes du cimetière en 1958. Et le monument fut installé aux frais de la direction. L’argent ne vaut pas tout dans ce monde.

Mais il convient de rappeler que, comme toutes les tombes à Paris, celles d’ici ne sont pas bon marché. Comme dans d’autres cimetières de la Cité des Lumières, à Asnières on a fixé des tarifs d’abonnement assez élevés, à partir de 300 euros pour 3 ans et de 1800 euros pour 20 ans. Ajoutez à cela les services funéraires et la pierre tombale, dont le prix commence à partir d’un millier d’euros, et la somme sera tout à fait rondelette. Mais qu’est-ce que ne donnerait-on pas pour la créature à qui il est dédié: « À la mémoire de Loulou. En signe de gratitude de la part de la pauvre mère. Loulou rendit son enfant qui en 1895 se noyait dans la Garonne. Le brave Loulou n’avait que neuf mois et de plus une patte cassée… »? Ou aux chiens-policiers qui sont tombés en service? Ou à Koumire, le chat fidèle de l’homme politique Henri de Rochefort, ce chat qui mourut de chagrin quatre jours après la mort de son maître bien-aimé?

Par ailleurs, à propos des chats: ici leur nombre est incalculable et ils se sentent absolument libres parmi les fleurs, les jouets et les gourmandises laissés sur les pierres tombales. Mais ne pensez pas à mal! Ils ne sont pas sans abri. Depuis plus de cent ans, la Société des cimetières canins les nourrit, les dorlote, leur donne les vaccins, et a même aménagé une petite maison ici, où habitent les ronronneurs à poils.

Publié dans le magazine « 5ème République » №15 – abonnez-vous au magazine

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