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Culture

Joe Dassin: un chanteur malgré lui

Il serait un comble pour un interprète à une carrière de plus de 15 ans, ayant chanté plus de 300 chansons et vendu 50 millions de disques d’être devenu chanteur par hasard et pourtant c’est bien vrai ! Et de plus, cela n’a rien d’étonnant pour un personnage fait de contradictions et de désaccords tel Joe Dassin.

Né aux Etats Unis en 1938, dans une famille juive, Joseph Ira Dassin est le fils d’une violoniste virtuose Béatrice Launer et d’un metteur en scène reconnu Jules Dassin. Originaire d’Odessa, c’est le grand père de Joseph qui immigre aux Etats Unis, poussé par la révolution russe et les pogroms. Lors des premières formalités, ne parlant pas anglais, au lieu de décliner son nom, le grand père indique sa ville d’origine, Odessa. L’employé du bureau d’immigration ne cherche pas à comprendre et note dans les documents le nom « Dassin ».

A New York, puis à Los Angeles, Joseph vit une enfance heureuse. Mais en raison de l’engagement politique de Jules Dassin, la famille est contrainte de quitter les Etats Unis. En effet, le père de Joseph, ayant brièvement appartenu au Parti communiste américain, est dénoncé et fait partie de la liste noire de McCarthy.

C’est la fin de la stabilité et du bonheur pour Joseph qui a changé d’école onze fois et finit par atterrir dans le prestigieux pensionnat La Rosey, en Suisse. Ses relations avec son père se gâtent, en 1954, Jules Dassin quitte sa femme pour l’actrice Melina Mercouri et la famille vole en éclats. Le père manque énormément à Joseph et cette douleur et cette frustration laisseront une empreinte à jamais aussi bien sur sa vie familiale que sur sa carrière. Décidément, il ne fait rien comme tout le monde et ce n’est pas la mère juive mais son père qui aura le rôle déterminant pour son avenir.

A 19 ans, Joseph décide de revenir dans son pays natal et part faire ses études aux Etats Unis. Dans sa vie d’étudiant il retrouve enfin l’équilibre et la sérénité. Avec ses amis il interprète les chansons de Georges Brassens en les faisant passer pour du folklore français afin de réponde à la mode de l’époque. C’est là que commence la carrière de chanteur à laquelle il ne songe pas encore. Cette quête de reconnaissance auprès des autres est avant tout le moyen de se prouver à lui-même sa valeur : il veut faire mieux que son père, il veut devenir écrivain. Une fois docteur en ethnologie, Joseph rentre en France qui lui manque beaucoup. Il raconte même avoir appelé les inconnus en France depuis les Etats Unis juste pour parler le français et s’informer de la météo. Il continue à écrire et ses nouvelles sont publiées dans des journaux américains. Il veut être indépendant de son père mais en attendant la reconnaissance littéraire, Joseph travaille avec son père en tant qu’assistant ou même acteur. La musique demeure pour lui une détente.

Le plus professionnel des autodidactes

La rencontre avec Maryse Grimaldi, sa première femme, sera déterminante pour la carrière du chanteur. C’est bien elle qui demande à une amie travaillant dans une maison de disques d’enregistrer un disque souple avec les quelques chansons de Joseph. La maison de disques est séduite et propose à Joseph un contrat qu’il refuse au départ mais encouragé par sa mère, signe pour trois ans. Joe Dassin est né.

Ainsi, il n’aura jamais étudié ni la musique ni le chant qu’il envisageait plus comme un gagne pain, un amusement ou un moyen puissant de séduction. Mais la musique est inscrite dans son code génétique tout comme l’exigence d’excellence. Tous ceux qui auront travaillé avec Joseph noteront son professionnalisme, son exigence et son goût du travail bien fait.

Le plus chic des chanteurs populaires

Joe Dassin enchaine les émissions de jeunes talents mais sa carrière ne décolle pas. Orgueilleux, il va lui-même dans les magasins pour compter les disques vendus mais sans grande satisfaction. Il est trop classique dans son apparence, trop réservé dans son attitude et pas du tout sexy, de plus, il souffre d’un strabisme. Il a loin d’avoir l’éclat d’un Sacha Guitry ou d’un Claude François. Son deuxième disque ne marche pas mieux que le premier.

Au premier MIDEM Joe Dassin a le rôle de l’animateur de la soirée du gala et c’est là qu’il est remarqué grâce à son intelligence, son aisance, sa personnalité et son parfait bilinguisme rare à l’époque. Il profite de cette nouvelle notoriété pour proposer un texte à Henri Salvador mais interpelé par son producteur, Jacques Plait, il est forcé de lui montrer cette chanson, « Les Dalton ». Jacques, ayant lancé bien des vedettes, reconnaît un grand potentiel et insiste que Joe lui-même chante « Les Dalton ». Joe s’oppose. C’est l’écrivant et l’intellectuel qui parle en lui : il trouve que le texte n’est pas assez beau, pas assez littéraire et que ce n’est pas du tout son style. Mais il finit par se plier et c’est la révélation et la reconnaissance. Il met au point son fameux coup de lasso et change de look. Grâce aux conseils avisés de la femme d’Henri Salvador, Joe Dassin adopte les costumes blancs et la belle ceinture rouge. Joe Dassin est pris au jeux : il adore épater.

En mai 1968, les musiciens sont en grève et les radios passent les disques ce qui profite à la notoriété de Joe Dassin. Il enchaine les galas à travers la France en faisant jusqu’à 60 représentations pendant les deux mois de la tournée estivale. Les plus grandes vedettes de l’époque ne

Le plus indépendant des fils à papa

Même si de lui-même Joe Dassin n’a pas toujours la bonne intuition, il a l’intelligence de faire confiance à ses amis et collaborateurs avisés. Cela l’amène vers des compromis et des choix qui ne sont pas les siens mais qui finissent par payer. Le sacre arrive en 1969 lorsque Joe Dassin « fait » l’Olympia. C’est le mythe, c’est la reconnaissance de « l’Académie » et un vrai succès auprès du public. Joe Dassin se déplace en personne pour voir son nom écrit en grand sur la devanture de la célèbre salle de spectacles. Voir son nom, mais surtout voir son prénom. Car impressionner son père a toujours été un moteur puissant pour Joe Dassin. Et il y parvient. La salle est remplie de fans et de célébrités, avec Jules Dassin au premier rang. Il est impressionné et fiers. Mais partagé aussi : son fils est devenu plus célèbre que lui. Dans la loge il félicite son fils mais reste réservé et distant. Cette célébrité de Joe met encore plus de distance entre le fils et le père, leur relation ne sera plus jamais aussi intime qu’auparavant.

Le plus secret du showbiz

La carrière de Joe Dassin est à son apogée. Il est bien obligé de maintenir la réputation d’un jeune célibataire pour faire rêver le public féminin. Ainsi il garde secrète sa relation avec Maryse qu’il épouse en 1966 dans l’intimité et le secret. La fête aura lieu dans un restaurant russe. D’un naturel réservé et introverti, Joe Dassin cherche à préserver sa vie privée des regards curieux du public et de la presse. Seulement une fois par an, il prend de vraies vacances à la montagne pour se détendre et s’amuser, se sentir libre et protégé des regards extérieurs.

Il a beaucoup de mal à sauver les apparences lorsqu’en 1973 il perd son fils, né cinq jours auparavant. Et pourtant il reste pudique pour reprendre son activité d’artiste seulement trois semaines après ce terrible drame. Joe Dassin devient quelqu’un d’autre. Sa carrière d’essouffle, aucune de ses chansons ne marche.
Et là encore Jacques Plait fera preuve d’un grand professionnalisme et d’une intuition brillante en faisant de nouveau grandir Joe Dassin. Il enregistre l’album d’une nouvelle forme, c’est le grand succès, confirmé par « L’Eté indien » qui sera un véritable triomphe, traduite en 5 langues

Le plus réservé des slaves

En 1976, Joe Dassin déclara : « cette année je vais m’éclater », ce à quoi une proche lui avait répondu : « fais attention car tu risques de ne plus être là pour ramasser les morceaux. » Une amie avait qualifié cette période de la vie du chanteur comme « le réveil de l’âme slave ». Joe Dassin mène une vie déraisonnable, imprudente, étourdissante. Il s’adonne à la consommation excessive de l’alcool et des drogues. Et bien évidemment, une nouvelle femme apparait dans sa vie. Si Maryse a toujours été dans l’ombre, protectrice et maternelle, assistante et secrétaire, Christine sera tout le contraire. Rencontrée quatre ans auparavant dans une boite de nuit à Courchevel, certain lui attribueront une moralité douteuse. Leur mariage sera boycotté mais cela ne troublera pas pour autant la nouvelle épouse du chanteur. Christine adorera se montrer aux cotés de son illustre mari et baigner dans les reflets de sa gloire.

A quarante ans Joe Dassin connaît enfin les joies de la paternité : son fils Jonathan est né. Le chanteur retrouve sa foi dans la famille mais les doutes et les angoissent renaissent en lui : sera-t-il la hauteur de cette nouvelle mission si importante à ses yeux.

En 1980, à Los Angeles, Joe enregistre son dernier album dans l’esprit de la tradition de la chanson américaine. Mais sa vie conjugale est en péril, le couple connaît des disputes violentes et même la naissance de Julien, leur deuxième fils, ne sauvera pas le mariage. Joe et Christine décident de se séparer seulement deux semaines après la naissance de Julien. Débutera alors entre les époux une âpre lutte pour la garde des enfants. Joe sera déterminé, il ira jusqu’à produire des témoignages de moralité et obtiendra le gain de cause : ses fils resteront avec lui.

Les plus mal chaussé des collectionneurs de chaussures

Avec la notoriété et les tourmentes de la vie, il est de plus en plus difficile pour Joe Dassin de retrouver le calme et la sérénité. Pour un enregistrement d’album il se rend à Tahiti dont il tombe amoureux car « on peut y marche pieds nus ». Cette déclaration est bien un comble pour un collectionneur de bottes de cowboy dont il détient plus de 200 paires.

Mais pas pour Joe Dassin. C’est donc tout naturellement qu’après une tournée très chargée dans toute la France et une crise cardiaque, que Joe Dassin se rend à Tahiti pour se reposer. Mais usé par le stress, par le travail acharné, par sa sensibilité et ses contradictions, Joe Dassin décède à l’âge de 41 ans, à Tahiti lors d’un déjeuner avec la famille et les amis. Ses funérailles auront lieu aux Etats Unis, en toute intimité. Enterré à coté de ses grands parents, Samuel et Berthe, le chanteur retrouve à jamais la terre de son enfance heureuse.

Publié dans « 5ème République » №13 – abonnez-vous au magazine

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